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Prendre soin

Prendre soin

Musique quotidienne de gestes à plusieurs mains

Une productionLe Labo Radio Télévision Suisse Espace 2, prise de sons, réalisation et composition acousmatique Benoit Bories, mai 2020.

Avec les voix de Manon, Rachid, Samuel, Lounes, Martin, Charlotte, Nathan, Rodolfo, Cyril et Amandine.

« Avec certains, on se connaît depuis que l’on a six ans. On a appris à aider l’autre ensemble. »
Manon, élève en terminale

« A Jean Lagarde, on s’entraide tous, c’est comme ça. Cette maturité nous est imposée par notre situation. »
Charlotte, élève en terminale

« J’ai plus appris en trois mois ici qu’en quatre ans dans mon ancien collège, en milieu ordinaire. Apprendre à avoir ces gestes d’entraide me permet de relever mon seuil d’autonomie. »
Martin, élève en seconde.

Visuel Nico Froment, Cartblanch

Synopsis

Nous suivons sept personnes d’un groupe d’adolescents et jeunes adultes en situation de handicap au sein de l’établissement Jean Lagarde.. Ils travaillent, sous la direction de Benoit Bories, sur la réalisation d’une performance sonore documentaire autour des relations sociales, des gestes d’entraide qu’ils ont développés pour dépasser leurs situations de handicap physique collectivement. Amandine, Rodolfo et Cyril, personnels pédagogiques au sein de cet école depuis presque dix ans, accompagnent le projet.

« Prendre soin » propose une écriture sonore où l’auditeur est amené en dehors de l’espace acoustique de l’atelier de création pour rentrer dans l’intimité et la vie collective de sept jeunes en situation de handicap et comprendre une sociabilité qui leur est propre, faite d’actes de solidarité et d’une forte empathie. « Prendre soin » est faite de la musique quotidienne de gestes d’apprentissage à prendre soin les uns des autres tout en respectant les temporalités de chacun.

Texte supplémentaire

J’ai croisé la route de l’établissement spécialisé Jean Lagarde il y a dix ans, dans le cadre d’atelier de créations sonores des Rencontres des Cinémas d’Amérique Latine. Depuis, nous avons fait un peu de chemin ensemble, trois créations sonores pour être précis, avec à chaque fois l’envie de faire un peu plus jouer avec l’écriture sonore les adolescents qui participaient aux résidences. Stresser pendant le jeu live d’une performance, s’amuser avec les transformations acousmatiques du son, amener du personnel dans une création pour toucher du doigt un aspect documentaire ont fait partie des tentatives de ces dix dernières années. Jean Lagarde a l’adjectif spécialisé adossé au mot établissement car ses élèves ont la particularité d’avoir un handicap moteur, variant d’une personne à l’autre. J’aurais envie de remplacer ce qualificatif par le mot « spécial ».

« Spécial » par la sensibilité au sonore tout d’abord : beaucoup ont des problèmes de vision ou ont pris l’habitude depuis longtemps d’utiliser au mieux leurs oreilles pour écouter et communiquer avec le monde extérieur. Je me souviens encore d’une séance d’introduction où j’avais ramené plusieurs formes de créations sonores à faire écouter. Je m’étais préparé une petite bafouille d’analyses après l’écoute de deux pièces de la partie « art sonore et field recording ». Cette dernière est souvent compliquée à aborder avec un public habitué à écouter une radio de flux didactique : comment créer des images mentales, conter une histoire uniquement par le biais d’une composition faite de sons concrets et d’autres plus abstraits. Juste après l’écoute, je me rappelle les propos de Franck, aveugle, me décortiquant une à une les couches du montage « Leaving Jerusalem », une composition nous amenant le long de trois chemins différents depuis Jérusalem. Franck n’était pas un cas isolé dans le groupe. Imaginer collectivement des écritures sonores sur plusieurs profondeurs de champ, mêlant sonorités concrètes et acousmatiques, s’est fait de manière assez naturelle. Les adolescents avaient déjà intégré la force évocatrice du sonore et son pouvoir de signifier sans forcément passer par le dicible.

« Spécial » par la claque, je n’ai pas trouvé d’autres expressions -j’ai beau chercher-, que j’ai prise en regardant les adolescents s’aider au quotidien pour apprendre et vivre ensemble. J’ai rarement senti autant de bienveillance entre des personnes. Ici, on prend le temps pour laisser venir la parole malgré une élocution difficile, on veille systématiquement à ce que chacun ait sa place, on pense aux chemins trop étroits pour ceux qui se déplacent avec des fauteuils lourds et encombrants. Je revois encore les images de la première performance sonore live que nous avons faite ensemble. Imaginez une dizaine d’interprètes sur scène devant s’alterner dont trois ont des fauteuils très lourds à déplacer. Et je ne parle pas des éléments sonores intempestifs venant interférer sur la diffusion de la pièce lorsque ces fauteuils se mettent en marche. Puis, les gestes de cette bienveillance s’installent peu à peu : une main qui aide celle d’un autre trop tremblante pour être suffisamment précise dans le maniement de contrôleurs MIDI, la préoccupation constante pour celui ou celle devant jouer après, s’assurer qu’elle sera à son aise et l’accompagner le cas échéant. Nous, les valides présents dans la salle, avons tous été unanimes : ce spectacle de solidarité est passé en premier plan par rapport à ce qui a pu être réalisé en terme purement sonore. Au fur et à mesure que je passais du temps avec ces adolescents, j’avais comme une impression d’apprendre à leur contact de nouvelles leçons de sociabilité, découvrir des faces cachées d’une empathie que je ne m’étais pas laissée le temps de découvrir. Notre rapport au temps en tant que valides, assujettis à des indicateurs de performance, n’y est pas pour rien.

Le temps, justement, il en est constamment question avec le groupe. Nécessité de prendre plus de temps pour se déplacer, écouter et laisser la parole s’installer, ne pas avoir peur des silences ou des moments de contemplation, ne pas se laisser envahir par des paniques -inutiles- sur le respect d’horaires. Qui riment à quoi d’ailleurs ? Oui, oui, je parle d’adolescents et non d’anciens citadins venus finir leur vie sur les plateaux du Quercy. Je l’avoue : j’ai eu parfois l’impression de ne pas avancer, ou bien être trop loin d’objectifs que ma tête de valide rationnel avait construite/prévue/préparée en vue des séances d’ateliers. Les préparatifs ont quelquefois volé en éclats mais pour se reconstruire naturellement en autre chose. Au final, nous sommes toujours arrivés à réaliser une œuvre collective dans laquelle nous nous reconnaissions. Mais le processus de création était passé par le prisme de ces adolescents si étonnants de maturité par moments.

Outre certaines leçons de vie que j’ai pu prendre à leurs contacts, j’ai aussi été déconcerté d’entendre des propos qui tournaient à la dérision leur propre handicap. En tant que valide, je m’étais mis malgré moi dans une position d’autocensure, m’interdisant certains gestes, paroles ayant peur de me montrer désobligeant. Là aussi, mes présupposés, s’avérant des clichés sans fondements, ont dû être requestionnés. Après quelques temps, je me suis même surpris à blaguer avec eux autour du handicap. J’ai été et reste extrêmement touché par la façon dont ces adolescents m’ont ouvert certaines portes de leur quotidien et se sont amusés à me faire découvrir ce que le valide ne connaît pas de l’invalide. Et toujours avec cette note d’humour où j’avais l’impression d’être à mon tour dans la position de l’enfant, du découvrant. J’y ai appris à déconstruire un peu plus l’injonction permanente dans laquelle nous vivons vis à vis de la norme de l’apparence, du paraître. J’ai découvert la liberté, relative certes, que peut gagner l’invalide à ne plus se soucier de cette injonction et gagner en indépendance dans une façon de sociabiliser, peut-être plus naturelle et avec moins d’artifices ou calculs.

J’ai utilisé le mot « leçons » précédemment, c’est bien d’un enseignement qu’il s’agit lorsque je pense à ces années passées aux contacts de ces jeunes. Des questionnements ont surgi qui ont concerné aussi bien mon rapport au temps, ma construction sociale par rapport à ma propre apparence ou une empathie que je souhaitais activer dans mes relations à l’autre. Ces leçons, messages, on les appellera comme on voudra, ont suffisamment une valeur d’universel pour ne pas se laisser tenter par une forme documentaire. Ces adolescents, jeunes adultes en devenir, ont des choses à nous dire, nous les valides, qui peuvent de façon certaine nous alimenter et changer nos rapports à l’autre et à nous-mêmes. « Prendre soin » est une tentative d’écriture sonore de cette histoire d’apprentissage qui m’a construit ces dix dernières années.


Avec le soutien de la DRAC Occitanie, de l’ARS Occitanie et du studio de création musicale Éole, en partenariat avec le festival Cinélatino et l’établissement Jean Lagarde ASEI.